Récits de randonnées

 

Tour des alpages du 15 au 18 août 1996
**********************************************************************


Ranch des  Maragnènes, sur le coteau de Sion, 8 h le matin. Ciel bleu. La plaine du Rhône scintille. Le soleil rue contre les derniers nuages d'une semaine pluvieuse. Chacun fait connaissance avec chacun. Premiers signes d'approche, ou carrément premiers câlins, avec le cheval qui sera corps et âme le complice de quatre jours d'aventure. Si besoin est, Christian initie aux techniques des nœuds, sanglage et autres « trucs » essentiels de la randonnée équestre. Et puis ça y est : départ. Petite émotion qui batifole en secret au creux du ventre…

On traverse les vergers en terrasses, caressant du regard le rose, l'orange, le rouge, le vert, le jaune, le violet des fruits qui mûrissent. Un par un, comme les perles sur un collier, on s'enfile dans la mémoire les hameaux franchis par des venelles que presque aucune voiture ne connaît. Ça sent le foin, les écuries minuscules, les jardins imbibés de rosée, le café et les croissants-beurre des jours fériés. Perchés sur nos montures on passe à hauteur des fenêtres et les gens nous saluent, surpris, souriants.

Petit pont de bois qui enjambe la rivière, puis ça grimpe, grimpe… les chevaux avancent de tout cœur, fringants. A midi, repas sur une terrasse du Bleusy. Puis on continue, bien « chauffés ». Beau galop dans la forêt fraîche. Mésaventure dans un long tunnel ténébreux… C'est l'occasion déjà de tester la solidarité du groupe (huit personnes). Et puis voilà Siviez. De là, on s'élève en zig-zag escarpés à travers les alpages de Nendaz jusqu'à ceux de Thyon, quittant l'univers des mélèzes et des arolles pour celui des rocs, des lichens et des plantes tapies au sol. L'altitude commence à distiller ses effets euphorisants. Accueil et nuit à la cabane de la Matze.

Deuxième jour
On passe de Thyon au Val des Dix par des sentiers tortueux. On se sent près du ciel, sur une autre planète, virginale. L'émerveillement déploie ses ailes face au paysage d'une part, et face à l'agilité des chevaux d'autre part. La pause aux gouilles d'Esserts, habitées de lilliputiennes grenouilles est inoubliable.
L'unique problème est de dénicher les mots adéquats pour décrire la pureté de l'air, la diversité des teintes et des senteurs alpestres, la grâce des linaigrettes dansant sur les tourbières, la majesté des sifflements de rapaces.

Repas à Pralong, hameau du bout du monde, pendant que les chevaux s'octroient une sieste au bord de la rivière argileuse. Puis l'on repart à travers les alpages jusqu'à Vendes. Les troupeaux de vaches ou de génisses noires nous regardent passer d'un œil curieux. Parfois, un sabot ou une corne, provocateurs, grattent ou pointent dans notre direction. Il s'agit alors de hâter le pas!!
Au chalet de Vendes, perchés sur une corniche offrant une vue époustouflante, la nuit s'avère épique. Le berger et son Roméo de chien sont de la fête.
Dégustations de liqueurs made in Maragnènes, concerts improvisés, grillades et rires battent leur plein. On est loin des soucis de la civilisation, et très très près de la vie avec un grand V. La voie lactée et les étoiles ponctuent la nuit, à portée de main dirait-on.

Troisième jour
Vallée d'Hérens. La sublime, la touchante, l'intacte vallée d'Hérens. C'est l'enchantement irrépressible à chaque pas, chaque trot. Voici Evolène, avec les femmes en costume qui ratissent les regains sur les lopins bonds Au galop, on longe la tumultueuse rivière. C'est long, fabuleux. Saules et argensiers frémissent au passage. Les galets résonnent sous les sabots quand on passe d'une berge à l'autre, et l'eau sauvage enveloppe les jambes de nos montures, ces bêtes si fiables qu'elles engendrent la confiance.
Repas aux Haudères. Les  bancs craquent et nous mettent les quatre fers en l'air, mais le repas est savoureux! Quand au petit "somme" sous les arbres, il est bienvenu après les notoires excès de la veille!

S'ensuit la visite des rues du village, typiques, fleuries, charmeuses, bordées de fontaines et raccards ancestraux. Puis on se hisse par un sentier botanique, pour découvrir à n'en plus finir un cirque de montagnes d'une splendeur à vous couper le souffle. On est du côté où le soleil se couche interminablement, dorant la roche, les neiges éternelles, les pelages, les peaux, l'herbe et le foin calciné des mayens isolés.

Et soudain….. Vivre le vertige! L'accès à Néjos, par un sentier accidenté accroché au dessus du vide, ce n'est pas rien! On a qu'une envie : sauter à plat ventre dans les myrtilles et attendre le miracle qui vus tirera de là!!
Les aconits et les épilobes semblent se moquer de vos frayeurs à corolles déployées ! Quand enfin Eison se profile à l'horizon, un immense ouf jaillit des lèvres! Au village, un sauvage tire au pistolet à eau contre le cheval de queue qui se cabre terriblement. A part ça, rien de grave à signaler. Les cloches appellent à la messe du soir, émouvantes. Le bonheur, plus une sorte de fierté
intérieure d'avoir vaincu le passage difficile… C'est vraiment bon!
Installation pour la nuit au relais de Néjos, un lieu qui se présente comme un balcon pendu aux parois du paradis. Dans le parc escarpé, les chevaux se roulent, se détendent, hennissent. La raclette prend des allures de festin des dieux, les matelas sont des couches de rois, et la source une couche de princesse.

Quatrième jour
Derniers gros efforts, à pieds ou à cheval, à travers les champs qui grésillent de sauterelles, de grillons et d'herbes chaudes. Les Pyramides d'Euseigne se dressent, majestueuses, impressionnantes. Un galop effréné, une forêt magique, et voici la prairie de tous les plaisirs :  Combioule, à l'ombre ajourée des feuillages, avec sa vieille grange aménagée en confortable relais. Longue, longue pause où rien ne manque : breuvages enivrants, nourritures « retapantes  », musique, connivence, plus l'épice incomparable de la nostalgie qui pointe son nez, car la fin du périple est proche.
Le dernier pont, deux ou trois heures en douceur, une bonne décoiffée dans les branchages fous au dessus de Vex et bonjour le Ranch, bonjour les tartes succulentes de Chantal et le livre d'or à signer.
Derniers soins aux chevaux, derniers câlins, poignées de mains et bons baisers. Envie de recommencer une fois, si la vie veut bien encore faire de nous des privilégiés cavalant ou marchant au rythme de l'animal, de la nature et de l'amitié.
Un gigantesque BRAVO à Roger, l'audacieux et consciencieux organisateur!

Catherine Ballestraz